3À première lecture des chapitres précédant ce passage, néanmoins, les trois modes d’enquête qu’exige Polybe de l’historien semblent s’inscrire, avec seulement une précision plus grande du détail, dans la droite ligne d’Hérodote ou de Thucydide : la recherche documentaire, essentielle certes (XII, 25e, 6), mais dont Polybe donne une image forcée pour bien en faire apparaître les limites (XII, 27, 3-5), jouant des nuances (le moyen πολυπραγμονεῖσθαι, encadré par l’actif au §1 et « la (véritable) recherche » au §6) et de l’aspect (ἐρευνᾶν et συγκρίνειν)9 ; l’enquête sur le terrain, reconnaissance topographique qui évite, par exemple, des erreurs avérées de localisation ou une relation de bataille aberrante (celle d’Issos par Callisthène, XII, 17-18 et 17-22 en général, qui reviendrait à doter Alexandre d’extravagance (22, 5) — ἀτοπία), mais qui est aussi chez Polybe — et dès le début des Histoires — une enquête proprement géographique (XII, 25e, 1) ; l’activité politique enfin, dans le sens le plus large qui définit précisément le sujet de l’œuvre — histoire « pragmatique », celle des πράγματα politiques et militaires — et permet seule une audition avertie des témoins des événements d’où, en règle générale, la limitation du champ d’enquête aux faits contemporains ou immédiatement antérieurs. Suivis par la chronologie et le récapitulatif général, perdus mais annoncés par Polybe (XXXIX, 8, 8) pour constituer le dernier livre, les dix derniers livres, eux, font apparaître jusque dans ses faiblesses le résultat de la conquête, l’exercice de l’hégémonie acquise, dont l’histoire — et le lecteur averti — dira si elle est ou non un exemple à suivre (III, 4, 7). La « formation » de l’homme d’État et les interventions de l’historien, II. Les contenus des Cahiers des études anciennes sont mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International. Si vous continuez à utiliser ce site, nous supposerons que vous en êtes satisfait. Nous reviendrons précisément sur la fonction de ces digressions, mais dans l’ensemble de l’œuvre, deux séries de critères, constitutifs du choix et de la présentation des événements ou des moments historiques que fait Polybe pour son lecteur, semblent déterminants pour la qualité d’un gouvernement : une compensation des pouvoirs qui, assurant la meilleure cohésion de la cité en cas de danger (VI, 18, 1-4), empêche toute dérive vers une forme viciée et tyrannique de l’autorité, en politique intérieure (VI, 18, 7-8) comme en politique extérieure — avec, dès le livre I, l’exemple de Hiéron, allié de Rome qui, avec un vrai sens politique (πάνυ φρονίμως καὶ νουνεχῶς), maintient une balance des pouvoirs en aidant Carthage dans la guerre des mercenaires (I, 83, 2-3) —, et, en cas d’hégémonie (absolue), l’attention prêtée au discours des États soumis ou moins puissants (XXIV, 13, 1-4) ; la préservation, d’autre part, des qualités civiques fondamentales que sont, dans la vie quotidienne des citoyens, des gouvernants comme de l’État en général, la modération (jusque dans la tempérance) et le courage25 et, pour les dirigeants et la politique de l’État cette fois, la μεγαλοψυχία, le désintéressement et la clémence. cit. 2 Système de signaux par le feu, mis au point par Cléoxénos et Démocléitos et qu’il a perfectionné, fondé sur l’utilisation de deux torches pour renvoyer à des lettres disposées sur cinq tablettes verticales fichées dans le sol. 42 F. W. Walbank, Polybius, Berkeley / Los Angeles, University of California Press, 1972, p. 116-117 ; R. Weil, op. Dans la matière très polémique du livre XII et sans néanmoins qu’il faille, comme on l’a fait parfois, trop forcer le trait, nous retiendrons donc moins les critiques que fait Polybe de ses prédécesseurs que ces indications de méthode qu’il explicite si nettement, notamment à travers cette comparaison entre l’art de l’historien et celui du peintre. n. 6, p. 509-510 ; F. W. Walbank, Polybius, Berkeley / Los Angeles, University of California Press, 1972, p. 20-21. n. 13, p. 53-54. l’apparat critique ad. 20Dans cet ordre d’exposition, qui ne doit rien au hasard, la digression politique du livre VI sur la πολιτεία de Rome permet un partage très clair entre l’« après Cannes », pourrait-on dire, à partir du livre VII, et les deux premiers points d’ancrage essentiels du récit historique : l’année 220 où les protagonistes de la conquête de l’hégémonie sont en place et le moment où, en 217-216, avec l’enjeu que représente Cannes, l’histoire du monde fait un tout, les Romains, les Carthaginois ou Philippe devenant pour les autres peuples le meilleur allié possible, les Romains envoyant, eux, des ambassades aux Grecs par crainte de Philippe (V, 105, 3‑8). La meilleure citation de Karl Marx préférée des internautes. 8 Δοκεῖ δέ μοι καὶ τὸ τῆς ἱστορίας πρόσχημα τοιοῦτον ἄνδρα ζητεῖν. - L. STRAUSS, J. CROPSEY "Histoire de la philosophie politique" Ed. La synthèse sur les savoirs nécessaires à l’homme d’État (IX, 13-20) est ainsi significative : tout en montrant constamment tout au long de l’œuvre, par des notations brèves, la conduite adaptée ou non, il récapitule dans ce long passage l’essentiel des compétences de l’homme politique et des connaissances théoriques indispensables à l’action, et prouve leur nécessité par des exemples à l’appui. ), Guerre et diplomatie romaines (IVe-IIIe siècles av. 11Après avoir expliqué comment procéder pour déterminer, lors d’un siège, l’exacte hauteur nécessaire des échelles (IX, 19, 5-9) en se fondant (avec les notions seulement nécessaires de mathématiques et de géométrie (IX, 20, 1), « la proportion et les principes de calcul des figures semblables »), sur la mesure de l’ombre du rempart attaqué19, Polybe montre également comment celles-ci permettent aussi, en fonction des nécessités, soit de changer tout le dispositif du camp (σχῆμα) « en conservant la proportion relative des parties incluses dans le camp », soit d’agrandir ou de réduire l’espace du camp en fonction du départ ou de l’arrivée des troupes. 4 Sur les dissensions et positions sénatoriales, voir plus particulièrement P. Pédech, La Méthode historique de Polybe, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 525, n. 59 ; J. Briscoe, « Eastern Policy and Senatorial Politics, 168-146 BC », Historia, 18 (1969), p. 49 sq. À côté des choix parfois surprenants et des silences de Polybe, C. Nicolet, par comparaison avec Cicéron ou la possible influence de Caton, montre les raisons de l’exposé, la clairvoyance de Polybe sur certaines questions essentielles et la mise en évidence d’un système. 12En III, 36-38, la présentation des trois continents, comme la présentation de la Sicile au livre I (41, 7-42, 7) ou celle de Sparte au livre V (22) est, avec les explications méthodologiques afférentes20, caractéristique de cette prise en compte du destinataire qui est pleinement constitutive de l’œuvre : au moment du départ de l’expédition d’Hannibal, Polybe interrompt le récit et recherche comment pallier l’obscurité de l’itinéraire pour qui ne connaît pas les lieux, se refusant à une énumération de noms semblable à « un cliquetis de sons qui n’aurait aucun sens » (ὁμοίαν[…]ταῖς ἀδιανοήτοις καὶ κρουσματικαῖς λέξεσι)21 ; il se donne donc deux contraintes pour conduire le lecteur de l’inconnu au connu (V, 36, 6-7) : diviser l’espace selon les points cardinaux, donner toute situation par rapport à ceux-ci ou, plus précisément (V, 21, 7), « par rapport à la voûte céleste » (ἐκ τοῦ περιέχοντος). Nous reviendrons donc, en préalable, sur la conception polybienne de l’histoire, mais dans son influence sur la facture de l’œuvre, pour examiner plus précisément, dans la manière de transmettre au destinataire, par l’histoire, des savoirs différents mais tous nécessaires (formation à l’action pratique, à la science politique, à la philosophie politique comme à la philosophie de l’histoire), le rôle de l’expérience politique et la présence de ce « [narrateur] intime» qu’est l’historien qui a été homme d’action, celui qui est « inscrit dans le texte ; c’est dire qu’il fait partie du récit »15. Dans le même temps, les Histoires, toutes fragmentaires qu’elles sont, font la preuve, par la précision de l’organisation d’ensemble, les mises au point faites en situation sur des sujets très différents ou les démonstrations plus larges, de la conscience précise qu’a l’historien de la réflexion qu’il veut susciter sur le pouvoir politique et la marche de l’histoire. Faute de cette triple astreinte, et la comparaison est platonicienne là encore, l’historien ressemble au pilote ou au médecin qui se fonderaient sur une connaissance purement livresque, l’un pour conduire un bateau (XII, 25d, 6), le médecin, doté de la seule connaissance théorique mais ignorant en diététique ou en chirurgie et pharmacie, dissertant savamment sur la maladie et prenant alors le risque de tuer ses malades en toute incompétence pratique (XII, 25d, 5-6). 44 P. Pédech, « Polybe et la science de son temps » in E. Gabba (ed. Le choix du terme « idées », indépendamment de celui de « théorie » ou de « doctrine », détermine les sources de notre réflexion dans ce cours. 26 « Pouvoir politique et crise de société chez Polybe », in S. Franchet d’Espèrey, V. Fromentin, S. Gotteland & J.-M. Roddaz (eds. Ainsi, par exemple, Fustel déclare : « Même dans son livre il n'est pas sans se contredire; l'homme ne peut être tout entier sagesse et raison. Vous trouverez ici toutes les collections que vous avez créées auparavant. Car certes, il est retenu à Rome chez Paul-Émile lui-même, très proche de Scipion Émilien (XXXI, 23-24), et en relation avec les milieux dirigeants romains ou les princes étrangers comme Démétrios que, non sans prudence sans doute4, il aide même à fuir (XXXI, 12, 7-14) ; certes, il dispose de toute la documentation nécessaire à ses recherches ou peut y accéder et, malgré sa captivité relative, il est suffisamment libre de ses mouvements pour pouvoir vérifier les données sur le terrain, en Afrique, en Espagne et en Gaule (III, 59, 7-8)5. Polybe est né ... Entendons par idées politiques, les pensées politiques émises pour l’organisation de la république romaine ce qui revient de se demander le contenu de … 36 Un exemple typique est, en introduction des affaires grecques (II, 37), la réaffirmation du début du récit principal en 220 (§1-3), puis la remise en perspective en remontant d’assez haut de l’histoire de la Confédération achaienne et de la Macédoine (§7). Textes et documents), 2006, p. 13-25. Il procède à partir de sa connaissance de l’histoire grecque et d’une réflexion sur l’exercice du pouvoir, mais fort aussi de sa double expérience de la vie politique comme de sa condition d’otage avec, à la différence de Thucydide, une perception interne des dispositions des peuples soumis à l’égard de la puissance dominante. En 140, Polybe est en Orient (Egypte, Syrie) et, de retour en Occident, il assiste au sac de Numance (133). Elles définissent aussi, parallèlement à l’exposition historique sur laquelle réfléchit le lecteur, le statut et les compétences nécessaires de celui qui, homme politique d’expérience, est ou pourrait devenir à son tour historien, mais à la condition d’être formé aux trois branches indispensables et progressivement complémentaires du savoir que sont, au livre VI, la science politique dans son ensemble (science politique et militaire, philosophie politique), l’histoire (comme aptitude à l’enquête et comme compétence, plus encore, dans la manière d’informer les faits pour instruire), au livre XII, la géographie enfin — et plus exactement, en ce qui concerne Polybe, la chorographie (XXXIV,1) —, sans qu’il soit nécessaire, comme le remarquaient déjà F. W. Walbank et R. Weil42 d’imaginer une passion tardive de Polybe pour celle-ci. Marque d’une époque sans doute (cf. Issu d'une famille de haut rang, formé à la politique et à la guerre dès son plus jeune âge dans l'entourage de son père, il connut les bouleversements du monde grec face à la montée en puissance de Rome. 23Aussi, moins que ses erreurs, souvent relevées, ou ses intérêts réels d’homme politique pour ce qui concerne les aspects économiques, voire stratégiques et politiques, les mines d’étain par exemple, est-ce cette curiosité que nous soulignerons et qui marque plus particulièrement les livres-digressions. Sur ces calculs, ibid., n. 1 p. 147 : « Cette méthode, utilisée, dit-on, par Thalès pour calculer la hauteur de la grande pyramide recourt aux triangles semblables : la hauteur d’un mur vertical est, par rapport à l’ombre qu’il projette, dans la même relation qu’un piquet vertical donné, par rapport à sa propre ombre. 19Entre ces deux termes de 221 et 217, Polybe a soin de traiter des ensembles qui forment temporairement un tout fini (V, 31, 4), et jusque dans l’écriture elle-même puisque, dans cet ensemble des cinq premiers livres qui nous a été transmis dans son intégralité, ils se lisent en asyndète : en vrai début de l’enquête sur l’accession de Rome à l’hégémonie, le livre III — la guerre d’Hannibal jusqu’à Cannes — commence sans connecteur logique, comme le livre IV, qui a pour objet les affaires grecques et la guerre des Alliés conduite par Philippe V. Poursuivant au contraire ce récit, le livre V s’ouvre sur un caractéristique Τὸ μὲν οὖν […] ἔτος… et se conclut, avec une maîtrise entière de la structure, sur cette même guerre des Alliés et, plus particulièrement et significativement, sur les ambitions hégémoniques de Philippe V (V, 101, 6-10 ; 108, 4 ; 109, 1-2), tandis que Polybe prolonge le récit des événements jusqu’à Cannes pour lui donner le même terme que le livre III (ἐξισώσαντες τοῖς προειρημένοις καιροῖς, V, 105, 10) ; parce qu’Antiochos III est moins immédiatement important que Philippe V dans la rivalité pour l’hégémonie, la guerre entre l’Égypte et la Syrie est, dans le livre V (34-87), encadrée par la guerre des Alliés et l’historien, très significativement, se justifie pour l’entorse qu’il fait ainsi à la chronologie par son souci de présenter à part, pour plus de clarté, les séquences d’événements qui font un tout autonome (V, 31)38. 14 Ainsi, l’étude des institutions romaines au livre VI, qui n’est pas celle d’un juriste, ne va pas sans erreur, mais rend compte de l’essentiel en privilégiant la compensation des trois pouvoirs et en examinant le champ d’action de chacun (C. Nicolet, « Polybe et les institutions romaines », Polybe, Genève, Fondation Hardt (Entretiens sur l’Antiquité classique XX), 1974, p. 207-265) est un exemple caractéristique. Πρότερον δ’ οὐκ ἔσται παῦλα τῆς τῶν ἱστοριογράφων ἀγνοίας. Dans la narration, la scène (peut-être recomposée) de Scipion citant —selon la tradition —, dans un raccourci inattendu au moment de sa victoire, les vers homériques qui annoncent la fin de Troie, la mère-patrie de Rome, met particulièrement l’accent, avec le commentaire pour le lecteur, sur les craintes de Scipion pour l’avenir de Rome. 10 XII, 28a, 8-10 ; ἀπερισπάστως est la leçon adoptée par P. Pédech dans son édition de la CUF (Histoires, livre XII, Paris, Les Belles Lettres, 1961) ; l’édition T. Büttner-Wobst (cf. et W. Reiter, Aemilius Paullus, Conqueror of Greece, Londres / New York / Sidney, Croom Helm, 1988, p. 144-145. Le narrateur homme d’action. Mais Polybe ne se départit pourtant jamais vraiment d’un regard étranger — que l’on pense, par exemple, aux lignes sur les œuvres d’art arrachées à leur pays d’origine (IX, 10, 7-10), à ses remarques sur le double langage des sénateurs, selon qu’ils réagissent en personnes privées ou en membres d’un corps institutionnel d’abord soucieux des intérêts romains (XXXI, 2, 5-8), aux commentaires que suscite la politique extérieure de Rome (XXXVI, 9) ou, plus anecdotiquement, à sa propre satire des travers de la société romaine qu’il découvre (XXX, 22). aussi I, 12, 9 ou V, 31, 6-8. La définition de l’histoire comme μάθημα y avait aussi été mentionnée, mais sans avoir jamais été vraiment développée. Qu’elle me permette de remercier ici P. Fleury et D. Côté pour leur accueil d’alors et la collaboration qui s’est nouée depuis. Il fait nécessairement des compromis en acceptant d’être médiateur (J. Thornton, « Tra politica e storia, Polibio e la guerra acaica », Mediterraneo Antico, 1 (1998), p. 585-634), mais semble d’abord chercher à calmer le jeu et à préserver une certaine identité politique (XXXIX, 3, 4-11). Mais celui qui n’a aucune expérience en la matière n’est capable ni de poser des questions aux témoins ni, s’il est présent, de comprendre ce qui arrive ; même présent, il est en quelque sorte présent sans être là11. aussi l’article de M. H. Eichel & J. Markley Todd, op. 18 IX, 17, 1-9 ; 18, 1-4 et 5-9 ; 19, 1-4. Kircher-Durand (ed. Besançon 16 au 18 octobre 2008, Action politique et écriture de l'histoire II, III.1 L'histoire comme ktèma es aiei et les défis de l'impartialité: le narrateur «intime», III.1.1 Le point de vue olympien et la structure de l'oeuvre, Polybe, le regard politique, la structure des, Figure(s) du législateur : la parole de l’expert dans la littérature antique, Sublime et sublimation dans l'imaginaire gréco-romain, La Vieillesse dans l'Antiquité, entre déchéance et sagesse, En hommage à Paul-Hubert Poirier, érudit, maître et ami, Action politique et écriture de l'histoire I, Valeurs, normes et constructions identitaires, Portail de ressources électroniques en sciences humaines et sociales, I. Pensant que la guerre était terminée et que l’on n’avait plus aucun besoin de moi, je me rembarquai aussitôt pour le Péloponnèse » (XXXVI, 11, 3-4). 21 III, 36, 3 ; « cliquetis », qui rend le jeu sur les sonorités, est emprunté à la traduction de J. Les Achéens étaient restés neutres, mais Rome décida cependant d'éliminer, parmi leurs hommes politiques, tous ceux qui restaient soucieux d'une certaine indépendance : mille otages durent être livrés, et Polybe était l'un d'eux. Retrouvez toutes les phrases célèbres de Polybe parmi notre collection de citations célèbres en provenance d'ouvrages, d'entretiens ou de conférences. Les récits de rumeur Commençons par une distinction simple, ma is robuste : le rapport des rumeurs à la politique est contingent, celui des rumeurs au politique … Les trois ensembles de l’œuvre forment ainsi une première structure très claire : livres I et II pour préciser le choix du point de départ que constitue, au livre III, l’année 220 ; l’étude de l’expansion romaine jusqu’en 168 (livres III à XXIX) ; l’examen de l’hégémonie sur le monde qui lui est consécutive jusqu’en 146. 4 Pages • 2714 Vues 30 Comparaison, que reprendra Diodore, avec un animal qu’il faut considérer dans son intégrité, ou bien avec des villes dont des visites partielles ou des tableaux ne peuvent rendre compte (I, 4, 7-9). Ce que je vais dire éclaircira ma pensée. Afin de comprendre le système politique et le fonctionnement de notre économie et de la société contemporaine, les idées des politiques en sont le fondement. Mais avec cette précision, les deux enquêtes que sont la recherche sur le terrain et la documentation, loin de devenir secondaires par rapport à l’activité politique, retrouvent elles aussi toute leur importance. Le devoir d’un général n’est pas seulement de songer à la victoire, mais de savoir quand il faut y renoncer. On doit dès lors s’interroger sur la place de la digression géographique que constitue le livre XXXIV, qui ne nous est parvenu que par la tradition indirecte et sous forme de fragments ; il semblerait intervenir tard dans l’œuvre, sauf à remarquer qu’il s’y inscrit précisément à un autre moment-clef, particulièrement dangereux pour Rome, avec l’ébranlement de ce qui définit la politeia romaine dans ses fondements mêmes et a permis la conquête de l’hégémonie sur le monde. n. 7, p. 127-128, et n. 15. 18Si, après ces préalables indispensables, nous reprenons plus en détail l’examen de la structure générale (état de la question, étude, conséquences et examen de leur validité), nous remarquons qu’elle est immédiatement précisée par une autre, en lien avec le choix des deux synchronismes fortement marqués de l’œuvre et déjà, pour le second, très bien étudié : l’olympiade qui conclut le livre II (224-220), avec l’accession au pouvoir de tous les responsables politiques qui seront autant de rivaux potentiels pour Rome : Hannibal (II, 36, 3), Philippe V, jeune prince de dix-sept ans en 221, Antiochos III et Ptolémée IV (II, 71, 1-6), la même année 221 voyant se nouer des conflits localisés et indépendants en apparence — guerre des Alliés en Grèce sous la conduite de Philippe, guerre d’Hannibal contre Rome, guerre pour la Coïlè-Syrie en Asie (II, 71, 9) —, alors qu’en 217, au moment du congrès de Naupacte qui met un terme à la guerre des Alliés (fin du livre V), les histoires particulières des États se trouvent, avec l’importance de la guerre qui se joue en Occident, interdépendantes et marquées par la symplokè (V, 105, 3-10)37. 37 Sur la symplokè, P. Pédech, op. 14À cet égard, la structure d’ensemble de l’œuvre, malgré son caractère fragmentaire pour nous, malgré aussi les ajustements qu’a pu apporter Polybe lui-même à une œuvre écrite sur une si longue durée29, révèle encore parfaitement la minutieuse organisation d’ensemble qui fait précisément de l’étude de l’hégémonie romaine un objet de réflexion scientifique exemplaire, étudié dans sa globalité sur une durée donnée. C’est une leçon, certes, mais aussi un apprentissage, et il s’agit autant pour le destinataire des Histoires de connaître théoriquement les précédents d’une situation que d’être placé lui-même en situation, en réfléchissant concrètement sur le déroulement d’un événement, et de se forger, par la pratique de l’histoire, une expérience par procuration et sans danger : τὴν ἐκ τῆς πραγματικῆς ἱστορίας περιγινομένην ἐμπειρίαν ; c’est là la meilleure παιδεία (I, 35, 7-9 entre autres exemples). cit.n. 17Cette première structure d’ensemble, structure méthodologique si l’on veut, appelle deux précisions. aussi R. Weil, « La composition de l’Histoire de Polybe », Journal des savants juillet-décembre (1988), p. 185-206.